Le roi de la guitare

par Loïc Chahine · publié dimanche 2 aout 2015

Dans une lettre adressée en mars 1737 à Son Altesse Royal Frédéric, futur roi de Prusse, Voltaire écrit à propos de Louis XIV : « on ne lui apprit qu’à danser et à jouer de la guitare ». Bien sûr, c’est très excessif, car Mazarin ne négligea nullement l’éducation du futur roi de France qui lui était confié, mais les mots de Voltaire rendent sans doute bien compte de ce que furent les passions de jeunesse de Louis XIV. Si la danse est bien connue, et surtout nécessaire à la représentation — Louis XIII, qui préférait manifestement les étapes préparatoires comme la composition de la musique ou la conception des costumes, dut bien se montrer dans les ballets —, la musique est tout aussi pratiquée mais moins indispensable à l’exercice du pouvoir royal : un roi n’a pas à donner de concerts. D’ailleurs, on ne sait pas vraiment comment jouait Louis XIV, faute de témoignages.

On lui apprit d’abord, n’en déplaise à Voltaire, le luth, instrument par excellence de l’aristocratie, surnommé même le roi des instruments, et il eut pour professeur Germain Pinel à partir de 1647. En 1651, on recrute un professeur de guitare, Bernard Jourdan de la Salle, né à Sanlúcar dans le diocèse de Séville, et qui vivra jusque dans un âge avancé. Cinq ans plus tard, c’est un nouveau maître qui arrive de Mantoue, certainement à la demande de Mazarin, qui fait venir à Paris ce qu’il y a de mieux en matière de guitariste à l’époque, « le meilleur de tous » selon Gaspar Sanz, celui que Xavier Díaz-Latorre a plaisamment désigné comme le Paco de Lucia de son temps, Francesco Corbetta. Il francisera son nom en Francisque Corbet et restera à Paris environ un an et demi (1656–1657) : « en dix-huit mois », écrit Jacques Bonnet dans son Histoire de la musique, Sa Majesté « égala son maître de guitare que le Cardinal Mazarin avait fait venir exprès d’Italie pour lui montrer à jouer de cet instrument. »

Le fait que ce soit un Italien qui succède à l’espagnol Jourdan de la Salle n’est guère surprenant : la guitare, en ce xviie siècle, n’est pas seulement hispanique, elle est aussi ausonienne — sans doute a-t-elle transité par le Royaume de Naples. Quelques personnages de la commedia dell’arte — et la comédie italienne s’installe durablement à Paris vers le milieu du siècle — jouent parfois de la guitare ; ce sera le cas d’Angelo Costantini, dont le tipo fisso sera Mezzetin et qui dirigera plus ou moins la Comédie-Italienne sise à l’Hôtel de Bourgogne avant sa fermeture en 1697 — il n’est pas impossible que ce soit à lui que Watteau ait pensé en peignant son Mezzetin guitariste (ci-contre) —, et c’était aussi le cas de Tiberio Fiorelli, qui jouait Scaramouche, et que Louis XIV a souvent vu dans son enfance. Il est très clair, à mes yeux, que dans le monde louis-quatorzien, la guitare a non seulement des connotations italiennes — et l’Italie est à la mode, Madame de Sévigné, par exemple, demande à sa fille « Et l’italien, l’oubliez-vous ? j’en lis toujours un peu pour entretenir noblesse », lit Le Tasse dans le texte et l’enseigne à un de ses amis — mais aussi scéniques. Louis XIV jouera de la guitare dans une entrée de ballet.

Il n’est pas impossible que d’autres éléments aient déterminé le choix du jeune roi : le caractère relativement discret de l’instrument, moins sonore que le luth (même si, bon, un luth n’est pas un hautbois non plus), convenait peut-être bien à celui à quil’on prête généralement un caractère plutôt effacé, voire même timide (c’est une des idées de Philippe Beaussant) ; d’autre part, d’un point de vue pratique, il y a moins de cordes à une guitare qu’à un luth, et donc ça va plus vite à accorder ; enfin, le jeu de la guitare est moins contrapuntique et se plaît au style dit battuto, plus rythmique, et donc, c’est une hypothèse, plus proche de la danse.

Quoi qu’il en soit, la guitare était véritablement le choix du roi, un choix qui n’était manifestement pas dicté par les convenances ou les traditions mais par un jeu d’influence et de goût personnel. À partir de Louis XIV, d’autres membres de la cour joueront de la guitare, dont plusieurs des enfants royaux, mais aussi la seconde belle-sœur du roi, la princesse Palatine, dont la guitare a été récemment retrouvée dans une collection privée.

Est-ce sous l’influence de cette “aristocratisation” de l’instrument que son répertoire évolua ? Alors que le jeu et d’ordinaire décrit comme simple, en accords battus (battuto), les pièces que Corbetta fera figurer dans sa première Guitare Royale en 1671, et surtout celles de Robert de Visée (Livre de guitare dédié au roi, 1682, et Livre de pièces pour la guitare dédié au roi, 1686) nous font entendre quelque chose qui serait à mi-chemin entre ce style populaire, rythmique, commediante, séduisant, et le raffinement polyphonique des pièces pour le luth, comme si, imitant un peu le répertoire de ce dernier, la guitare baroque (à cinq chœurs) se rapprochait de l’ancienne vihuela du siècle précédent (à six chœur) à qui elle ressemble sans lui être véritablement apparentée. Les pièces choisies par Xavier Díaz-Latorre pour son programme évoquent bien cette dualité réconciliant savant et populaire.

« Le son de cet instrument est si doux qu’il faut le plus grand silence pour sentir toutes les délicatesses d’un beau toucher. Dans un lieu bruyant, on n’entend souvent que le tac des doigts, le charme est totalement perdu. »

C’est L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert qui le dit, et il est certain que la petite grange qui sert de salle de concert à la Chabotterie est un lieu idéal, par son caractère intimiste, pour ce genre de répertoire. L’enchantement, pendant cette heure et quart de musique, était si parfait que le critique n’osait même pas prendre la moindre de note, de crainte que le crayon grattant le papier fît trop de bruit. D’autres n’ont pas la même délicatesse : j’avais devant moi une femme qui ne se gênait pas pour prendre des photos, son appareil émettant un bip sonore des plus déplaisant, jusqu’à ce que Xavier Díaz-Latorre lui jette un regard noir et qu’elle comprenne — enfin — qu’elle était là pour écouter, et non pour déranger.

Le programme, mêlant des pièces de Corbetta et de Robert de Visée, une transcription de pièces de Lully et encadré de deux improvisations, passait tout seul, et l’on était comme suspendu aux chœurs de la guitare de Xavier Díaz-Latorre. Il y a quelque chose de la voix timide dans le son de l’instrument, avec son registre aigu et gracile, et les inflexions fines du toucher du guitariste peuvent rappeler l’articulation de diverses consonnes. On pense, un peu, à ce conte où une jeune fille parle des perles. Il y a aussi un je-ne-sais-quoi d’éperdu dans l’enchaînement de certains accords — je-ne-sais-quoi sans doute dû à la capacité de Xavier Díaz-Latorre à dessiner une ligne musicale, à maintenir en résonnance et donc en tension. La très belle Allemande de la suite en si mineur de Robert de Visée en était une preuve patente.

En intégrant une suite de pièces choisies du Bourgeois Gentilhomme arrangées par lui-même, Xavier Díaz-Latorre a visé très juste. En effet, dans une lettre du 20 février 1721, la princesse Palatine se rappelle les dons musicaux du défunt roi et note qu’« il jouait de la guitare mieux qu’un maître, arrangeant sur cet instrument tout ce qu’il voulait ». Dans la mesure où le Bourgeois était une commande expresse du Roi Soleil, il n’est pas impossible qu’il en ait « arrangé » quelques pièces pour se les jouer. Alors même que c’était ce qui piquait le moins ma curiosité, attendu que je connais bien cette musique, je veux saluer la perfection de l’arrangement réalisé par Xavier Díaz-Latorre : cela sonnait véritablement comme des pièces de guitare, et Robert de Visée ne les aurait sans doute pas désavoué, tant il s’y trouvait encore de raffinement et d’utilisation à plein des qualités de l’instrument.

Il est très clair que ce concert « La Guitare du Roi » était un des temps fort du festival L’Ouïe de Louis, et l’on ne peut que se réjouir en apprenant que Xavier Díaz-Latorre a enregistré un disque consacré à Robert de Visée qui doit paraître on ne sait encore quand. On espère déjà y retrouver les traces de cette heure mémorable où si le luth avait été le roi des instruments, la guitare en devait être la reine.

INFORMATIONS

La Guitare du Roi. Improvisations et œuvres de Francesco Corbetta, Robert de Visée et Jean-Baptiste Lully.

Xavier Díaz-Latorre, guitare baroque.

Concert donné le mardi 28 juillet 2015 à la Chabotterie (Vendée).

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