Seconda Pratica, ensemble de premier ordre

par Loïc Chahine · publié vendredi 18 septembre 2015

Quand on va d’un festival à l’autre, il y a des ensembles que l’on n’a pas encore eu l’occasion d’entendre et que, d’un seul coup, on va retrouver deux fois à quelques semaines d’intervalle. Il y a alors cette petite appréhension : « j’espère que ça va être bien, sinon, j’aurai pas envie de les réécouter ». Si, avant même d’avoir écouté Seconda Pratica à Sablé, je savais que je retrouverai ce jeune ensemble dans un autre programme à Ambronay, je pouvais au sortir du concert du 27 août me réjouir de celui qui aurait lieu une vingtaine de jours après, même si le programme ne serait pas le même.

Le programme Missa Mundi brille par l’unité de son discours. Il explore la musique sacrée et profane autour du Portugal et de ses navigations colonialistes — et de ses missions comme formant une entité homogène. Pour rythmer le déroulement, et comme l’indique le titre du programme, les parties de l’ordinaire de la messe : Kyrie, Sanctus et Benedictus de Manuel Mendes, un Gloria d’Antonio de Rivera, Agnus Dei de Manuel Cardoso, et au centre Credo anonyme en contrepoint improvisé. Bien qu’émanant de compositeurs différents, cette messe forme un tout cohérent qui paraît être une unité. À ses côtés, des pièces que l’on peut qualifier de para-liturgiques viennent rappeler que la foi n’est pas, en ces xvie et xviie siècles ibériques, qu’une affaire de pratique ecclésiastique, mais aussi un élément présent au quotidien. Ainsi, des pièces anonymes comme En un portal derribado ou Olà plimo Bacião forment de petites scènes qui invitent à montrer comment l’on pratique sa religion. La première, particulièrement savoureuse, met en scène un Espagnol, un Portugais, un Italien et une danse des nègres… L’Italien, par exemple, veut présenter à Dieu « le beau macarron », avant de chanter que » :

Tutti li Italiano
No pillá1 gola e amore.

Nous tous l’Italien
Aime la bonne chair et l’amour.

On retrouve des traces de cette dévotion populaire dans des chansons dont la tradition s’est perpétuée jusqu’à nos jours pour certaines, pour d’autres au moins jusqu’au xxe siècle (elles ont alors pu être recueillies par des ethnomusicologues), et que Seconda Pratica a intégré dans ce programme… sans que cela heurte jamais : tout semble s’inscrire dans la plus parfaite continuité. De même, on ne peut qu’admirer comment, dans le Sicut cervus, la version organum utilisée pour les deux premiers vers, se mue en motet de Francisco Guerrero pour les deux suivants, sans que ni la première ni la seconde partie paraisse ni pauvre, ni artificielle.

Car s’il est une chose qui ne fait aucun doute à l’écoute de ce jeune ensemble, c’est qu’il maîtrise son sujet. Tout est d’une grande fluidité. Il faut avoir entendu la manière dont ils ont entonné les pièces de l’ordinaire de la messe — que l’on s’imagine volontiers avoir été chantées comme ça en leur siècle, sans rien de vraiment théâtral, mais avec une concentration qui force l’admiration. Pour ces parties liturgiques, ils se retrouvent tous ou presque autour du grand pupitre, un peu à l’arrière, et reviennent à l’avant pour les pièces plus extérieures, si l’on peut dire. Si l’effet — comme celui de s’incliner en disant Jesu Christe, comme cela se faisait à l’époque — peut paraître excessif de prime abord, ou du moins un peu surfait, il est aussi saisissant que réussi. Si les voix sont assez naturelles et dans l’ensemble très typées, il y a un son collectif et une pâte sonore à la fois personnelle et homogène que bien des ensembles autrement plus aguerris (paraît-il) pourraient envier. Comme les musiciens “anciens” — je veux dire, du Moyen Âge au xviiie siècle, environ —, ceux de Seconda Pratica chantent presque tous — on a envie de dire qu’ils sont musiciens avant d’être chanteurs. On ne cherchera pas ici le son pur et beau, bel-cantiste, qui aurait sa place à l’opéra, mais une pratique plus simple, plus directe.

La réalisation instrumentale est loin de laisser à désirer. La sobriété semble être son maître-mot. Après tout, comme l’écrivent les auteurs de la note d’intention du programme, la musique de la péninsule ibérique est assez longtemps restée ancrée, même au xviie siècle, dans une pratique quelque peu archaïque, se tenant à l’écart des innovations italiennes — recitar cantando… Finalement, cette musique, malgré le nom de l’ensemble, est beaucoup plus prima pratica que seconda !

Oui, assurément, on se réjouit d’écouter à nouveau Seconda Pratica, et l’on souhaite avoir l’occasion souvent de goûter les fruits savoureux et mûrs de ce jeune ensemble.

Notes

1. C’est ici de l’italien volontairement fautif, inventé pour la caricature. Comprendre noi (nous), puis pigliá (pour pigliamo ; le ll espagnol est l’équivalent du gli italien). Au vers précédent, on devrait avoir tutti gli Italiani.

INFORMATIONS

Missa Mundi, concert donné le 27 août 2015 en la basilique Notre-Dame du Chêne, à Vion, dans le cadre du festival de Sablé.

Seconda Pratica
Nuno Atalia et Jonathan Alvarado, direction.

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